Tout commence en Jamaïque
Avant le Bronx, il y a Kingston. Dans les années 1960, les sound systems jamaïcains — d'énormes sonorisations mobiles — sillonnent l'île pour faire danser les quartiers, portés par des producteurs comme Duke Reid et Clement « Sir Coxsone » Dodd. C'est là que s'inventent les gestes fondateurs : King Tubby crée des « versions » instrumentales de morceaux existants — l'ancêtre du remix — et les presse sur des acétates uniques, pendant que des « toasters » improvisent des paroles rythmées au micro par-dessus. La sélection comme spectacle, l'instrumental comme matière, le parlé-rythmé comme animation : tous les ingrédients du hip-hop existent en Jamaïque avant même que le mot n'existe.
En 1967, un adolescent de Kingston nommé Clive Campbell débarque avec sa famille dans le Bronx. Il a grandi au son des sound systems. Il va tout transposer.
11 août 1973 : la block party qui invente le hip-hop
Le 11 août 1973, Clive Campbell — devenu DJ Kool Herc — anime avec sa sœur une block party au 1520 Sedgwick Avenue. Son observation de DJ change l'histoire : les danseurs s'enflamment pendant les breaks, ces courts passages où tout s'efface sauf les percussions. Problème : un break dure quelques secondes. Sa solution : jouer deux copies du même disque en alternance pour prolonger le break indéfiniment — le « merry-go-round », que les Français appelleront le passe-passe.
Ce geste invente trois choses d'un coup : le breakbeat (la matière première du rap), le b-boying (on danse sur le break — d'où « breakdance »), et le format de la soirée hip-hop, avec des MC que Herc introduit pour chauffer la foule. Détail qui dit tout de l'époque : Herc mixe sur deux platines domestiques et une console de sonorisation vocale — pas du matériel de club, du matériel de débrouille.
1975-1984 : les inventions en cascade
En dix ans, une poignée de DJs du Bronx invente l'essentiel du vocabulaire que les DJs du monde entier utilisent encore :
| Date | Invention ou première | Qui |
|---|---|---|
| 11 août 1973 | Le breakbeat, la block party fondatrice | DJ Kool Herc |
| 1975 | Le scratch (et le needle drop) | Grand Wizzard Theodore, 12 ans |
| Vers 1976-78 | La « quick mix theory » — qui préfigure le sampling | Grandmaster Flash |
| 1978 | Le mot « hip-hop » | Keith « Cowboy » Wiggins / Lovebug Starski |
| 1979 | Premier succès commercial : « Rapper's Delight » | Sugarhill Gang (prod. Sylvia Robinson) |
| 1982 | Premier disque de pures techniques DJ : « The Adventures of Grandmaster Flash on the Wheels of Steel » | Grandmaster Flash |
| 1982 | « Planet Rock » — le pont vers l'électro | Afrika Bambaataa & Arthur Baker |
| 1984 | Grammy pour les scratchs de « Rock It » — le premier turntablist reconnu | Grand Mixer DXT, avec Herbie Hancock |
L'anecdote préférée de tout DJ : le scratch naît d'une engueulade domestique. En 1975, la mère de Grand Wizzard Theodore entre dans sa chambre pour lui demander de baisser le son ; le gamin de 12 ans immobilise le disque avec ses doigts pour l'écouter — et entend le frottement rythmique sous l'aiguille. L'instrument le plus copié des cinquante dernières années vient de naître par accident.
À côté des techniciens, Afrika Bambaataa apporte l'âme : ex-membre de gang, il renonce à la violence et fonde la Zulu Nation — « Paix, Amour, Unité et Divertissement » — qui fera du hip-hop une culture organisée, et plus tard mondiale.
1979 : le rap éclipse le DJ qui l'a inventé
Au commencement, le DJ était la star et le MC son faire-valoir. Puis vient « Rapper's Delight » (1979) : la productrice Sylvia Robinson monte le Sugarhill Gang de toutes pièces, le disque devient le premier succès commercial du hip-hop — et les maisons de disques comprennent qu'on peut signer des rappeurs sans payer de DJ, puisqu'une boîte à rythmes suffit. En quelques années, les MC deviennent les vedettes et les inventeurs retournent dans l'ombre.
C'est l'injustice fondatrice du hip-hop — et elle explique pourquoi la suite de l'histoire du DJing s'écrira ailleurs : dans le turntablism, les compétitions, la radio, et un pays qui va prendre le relais sans que personne ne l'ait vu venir : la France.
1981-1995 : la France s'embrase
L'arrivée du hip-hop en France tient en trois dates rapprochées — puis en une décennie de construction souterraine :
| Date | Événement | Qui |
|---|---|---|
| 1981 | La bande FM est libéralisée : le rap entre en radio | Dee Nasty (Radio Arc-en-Ciel), Phil Barney (Carbone 14) |
| 27 nov. 1982 | Le New York City Rap Tour à l'hippodrome de Pantin, après le Bataclan | Bambaataa, Rock Steady Crew, Grand Mixer DXT |
| 1984 | H.I.P. H.O.P. sur TF1 — première émission TV au monde consacrée au hip-hop | Sidney, premier animateur noir de la télévision française |
| 1984 | « Paname City Rappin' », premier album de rap français | Dee Nasty |
| 1986 | Tikaret, première boutique hip-hop d'Europe | Dan de Tikaret |
| 1987 | « Chez Roger Boîte Funk » au Globo : le hip-hop entre en club | Dee Nasty |
| 1988-89 | « Deenastyle » sur Radio Nova — la pépinière du rap français | Dee Nasty & Lionel D |
| 1995 | La scène culte de « La Haine » : NTM mixé avec Édith Piaf | Cut Killer |
Dans une France qui danse sur « La Danse des canards », le choc de 1982 est total. Le lendemain du passage de Bambaataa, une génération entière change de vie : Dee Nasty, coursier à Bagneux, scie le plateau de sa platine de salon pour apprendre à scratcher et reproduit les scratchs de « Rock It » en trois jours. Son album fondateur, il le vendra à la sauvette pendant ses tournées de coursier. Le livre Culture DJ le résume d'une phrase devenue proverbe : « Dee Nasty est le DJ favori de ton DJ préféré. »
La suite donne le vertige : l'émission de Sidney fait une demi-page dans le New York Times, Cut Killer importe la mixtape américaine et finit par mixer NTM avec Édith Piaf dans la scène la plus célèbre du cinéma français — et dans les années 2000, la France devient la nation la plus titrée du monde en turntablism (DJ Kodh premier champion du monde DMC français en 2000, puis Birdy Nam Nam, C2C quadruple champion du monde par équipe). L'élève a dépassé le maître — mais ça, c'est un autre cours du programme.
Pour comprendre ce que cette histoire dit du métier lui-même, le cours sur le rôle culturel du DJ reprend le fil — et si elle te donne envie de passer derrière les platines, commence par comment devenir DJ.