Le disco n'est pas mort, il est parti à Chicago
Fin des années 1970, l'industrie américaine enterre le disco en grande pompe — trop commercial, trop gay, trop noir pour l'Amérique de Reagan qui arrive. Mais un genre créé pour les clubs ne meurt pas tant que les clubs dansent : il change juste de mains. Et ces mains sont celles des DJs.
À New York, David Mancuso a déjà posé les fondations avec ses soirées du Loft (dès 1970) : le son avant tout, la sélection comme art, un espace radicalement inclusif. Larry Levan en fait une religion au Paradise Garage, dont il est résident de 1977 à 1987 — ses sets du samedi sont surnommés la « Saturday Mass », et sa manière d'injecter l'esthétique dub dans la dance music engendrera le garage. À Chicago, un New-Yorkais transplanté nommé Frankie Knuckles officie dans un entrepôt réaménagé : le Warehouse. Il y prolonge le disco en le dépouillant — rythmiques répétitives, basses obsédantes, montées interminables — et la ville donne au son le nom du club : la house. Ron Hardy, à la Music Box, pousse la même formule jusqu'à la transe.
Les premiers disques : de « On & On » à « Acid Tracks »
| Date | Jalon | Qui |
|---|---|---|
| 1970 | The Loft à New York — naissance de la culture club moderne | David Mancuso |
| 1977-1987 | Paradise Garage — le prototype du club de danse, matrice du garage | Larry Levan |
| Tournant 1980 | Le Warehouse donne son nom à la house | Frankie Knuckles |
| 1983-84 | « On & On », disque pionnier de la house | Jesse Saunders |
| 1986 | « Move Your Body », l'hymne (« The House Music Anthem ») | Marshall Jefferson |
| 1986 | « Love Can't Turn Around » 10e des charts UK — la house passe l'Atlantique | Farley « Jackmaster » Funk |
| 1987 | « Acid Tracks » — naissance de l'acid house (Roland TB-303) | Phuture / DJ Pierre |
| 1997 | Premier Grammy « Meilleur remixeur non classique » | Frankie Knuckles |
| 2004 | Une rue de Chicago renommée « Frankie Knuckles Way » | — |
Deux détails de cette chronologie disent tout. D'abord, la house s'exporte par l'Angleterre avant de conquérir le monde : en 1986, le morceau de Farley entre dans le top 10 britannique et Pete Tong compile « The House Sound of Chicago » — l'acid house embrasera ensuite les raves anglaises. Ensuite, la reconnaissance officielle arrive avec vingt ans de retard : le Grammy de Knuckles date de 1997, sa rue de 2004. Les institutions ont toujours un temps de retard sur les dancefloors.
Pendant ce temps à Détroit : la techno
À 400 kilomètres de Chicago, Détroit — ville laminée par la crise industrielle — invente sa propre réponse : une musique futuriste, machinique, nourrie de Kraftwerk et de George Clinton. Juan Atkins ouvre la voie (Cybotron dès 1980, l'album « Enter » en 1983, le label Metroplex en 1985, l'alias Model 500), rejoint par Kevin Saunderson et Derrick May — la « Sainte Trinité » de la techno de Détroit, même si cette histoire officielle éclipse d'autres pionniers comme Eddie Fowlkes, ce que Culture DJ prend soin de rappeler. Jeff Mills, ex-« The Wizard » des radios de Détroit et cofondateur d'Underground Resistance, en fera la démonstration scénique ultime : trois platines, une TR-909, jusqu'à 70 disques joués en une heure.
House et techno, nées à deux ans et 400 kilomètres d'écart, partagent le même ADN : « la créativité et l'innovation des DJ » (Culture DJ) — et les mêmes racines afro-américaines que le hip-hop, du jazz au gospel.
La house débarque en France
L'histoire française commence par la radio : RLP est documenté comme le premier à diffuser de la house en France (Radio 7, puis Skyrock), Dimitri from Paris suit sur NRJ dès 1987, et les premières soirées house s'installent au Rex Club. Le déclic le plus romanesque reste celui de Laurent Garnier : valet de pied de l'ambassadeur de France à Londres, il découvre l'acid house à la Haçienda de Manchester, y mixe sous le nom de DJ Pedro — puis rapporte le virus à Paris.
La suite s'accélère : en 1992, la première rave officielle de France se tient sous la grande Arche de la Défense (4 000 personnes, organisée avec Libération, Garnier et Erik Rug aux platines). En 1994, Garnier fonde F Communications et y publie « Shot in the Dark » de St Germain — premier album techno français.
La French Touch : la revanche
1995-1998, quatre ans qui changent le statut mondial de la France : « Pansoul » de Motorbass (Philippe Zdar et Étienne de Crécy), « Super Discount » (plus de 200 000 exemplaires), « Sacrebleu » de Dimitri from Paris (500 000 exemplaires), l'ascension de Daft Punk — qui conquiert les États-Unis et le Royaume-Uni avant que la France ne réalise ce qu'elle possède — et « Music Sounds Better with You » de Stardust, 2 millions d'exemplaires en 1998, sans doute le plus grand succès du mouvement. La même année, la première Techno Parade rassemble 250 000 personnes dans Paris, Manu le Malin y mixant aux côtés de Carl Cox.
La boucle institutionnelle finit par se fermer : Victoires de la musique pour Garnier en 1998, et en 2017 — soixante et un ans après le premier DJ de club français — Laurent Garnier devient le premier DJ chevalier de la Légion d'honneur. Trois ans plus tard, Charlotte de Witte devient la première femme numéro 1 du classement « Alternative » de DJ Mag. La house a gagné : elle est partout, des festivals aux publicités.
Reste à ne jamais oublier d'où elle vient — c'est exactement le propos du cours sur le rôle culturel du DJ. Et pour la préhistoire de tout ça, reprends l'histoire du hip-hop : les deux musiques sont sœurs, quoi qu'en disent les puristes des deux camps.