Le baby scratch : le premier mot du langage
Tout commence par un seul geste : le baby scratch. Tu poses la main sur le disque (ou le jog wheel) et tu le déplaces d'avant en arrière sous l'aiguille, à une main, sans toucher au crossfader. C'est le scratch le plus simple — et la fondation de tous les autres.
Sa difficulté n'est pas dans le mouvement, qui est évident, mais dans le record control : savoir précisément où se trouve le son sur le disque, et contrôler sa position et sa vitesse à la main. C'est une compétence motrice qui ne s'acquiert que par la répétition — il n'y a pas de raccourci, et c'est très bien ainsi : c'est elle qui sépare un scratcheur d'un débutant qui gesticule.
Ce qu'il te faut pour scratcher
Le scratch a toujours été une culture de la débrouille, mais il te faut un minimum :
- Une source manipulable : une platine vinyle, ou le jog wheel d'un contrôleur ou d'un CDJ. Le vinyle offre le meilleur toucher ; le numérique fonctionne très bien pour apprendre.
- Une feutrine (slipmat) : indispensable — elle laisse le disque glisser librement sous la main. Sur vinyle, c'est le premier accessoire à avoir.
- Une table avec un crossfader : dès qu'on dépasse le baby scratch, le crossfader devient l'autre main du scratch. Les tables « battle » proposent une courbe de crossfader très nette, faite pour des coupures rapides.
- Du son à scratcher : un disque de scratch (vinyle ou numérique), qui compile les phrases et bruits classiques — le fameux « Aaah » et « fresh » du disque Change the Beat, le sample le plus utilisé de l'histoire du scratch — ou un looper sur téléphone branché à la platine.
La progression des techniques
Une fois le record control du baby scratch en place, les techniques s'empilent dans un ordre logique — chacune ajoute une coordination de la main du crossfader :
| Technique | Le geste, en une phrase | Ce qu'elle ajoute |
|---|---|---|
| Baby | Aller-retour du disque, sans crossfader | Le record control de base |
| Forward (release) | On ne joue que l'aller, crossfader fermé au retour | La coupure du son au crossfader |
| Backward (pull) | On ne joue que le retour, le son à l'envers | L'autre sens de coupure |
| Chirp | Fermer en poussant, rouvrir en tirant — un « gazouillis » | La coordination des deux mains |
| Transform | Ouvrir/fermer le crossfader plusieurs fois sur un mouvement | Le rythme au crossfader |
| Flare | Ouvrir le crossfader au milieu du mouvement (1 ou 2 clics) | Deux sons sur un seul geste de disque |
| Crab | Cliquer le crossfader avec 3-4 doigts | La vitesse pure |
Le flare a été inventé par DJ Flare, et c'est lui qui déclenche l'obsession française du scratch à la fin des années 1990 — « tout le monde veut faire des flares ». Ne brûle pas les étapes pour y arriver : chaque ligne du tableau suppose la précédente maîtrisée.
Attention à ne pas confondre le scratch avec le beat juggling : ce dernier n'est pas une technique de scratch, mais l'art de créer un nouveau rythme à partir de deux disques identiques (inventé par Steve Dee au début des années 1990). C'est une discipline à part, qu'on aborde plus tard.
D'où vient le scratch
Connaître l'histoire du geste, c'est déjà mieux le comprendre. Le scratch naît en 1975 dans le Bronx, par accident : Grand Wizzard Theodore, 12 ans, mixe si fort dans sa chambre que sa mère débarque ; il arrête le disque avec la main et découvre le son du vinyle déplacé sous l'aiguille. Il perfectionne le geste, puis le sort en soirée.
Grandmaster Flash le sophistique en y intégrant le crossfader pour mélanger les sons de deux platines, et ajoute la feutrine — les tapis caoutchouc de l'époque accrochaient le vinyle. Le premier morceau qui expose le scratch au grand public est The Adventures of Grandmaster Flash on the Wheels of Steel (1981) ; puis, en 1983, Grand Mixer DXT scratche Rock It d'Herbie Hancock — leur performance aux Grammy Awards 1984 est « la preuve absolue que les platines sont un instrument de musique à part entière ». Le terme turntablism est forgé par DJ Babu au milieu des années 1990.
La méthode : le scratch est un langage
Culture DJ le résume d'une phrase : « le scratch, c'est un langage qu'il faut apprendre et, une fois qu'on le maîtrise, on peut s'exprimer comme on veut ». La méthode découle de cette idée :
- Isole un son. Un « Aaah », un « fresh », un kick — un son court et net que tu retrouves les yeux fermés.
- Baby scratch jusqu'à l'automatisme. Des sessions courtes et régulières valent mieux qu'un marathon. Vise le record control avant la vitesse.
- Ajoute le crossfader une technique à la fois, dans l'ordre du tableau. Ne passe au chirp que quand ton forward est propre.
- Enregistre-toi et réécoute. Comme pour le beatmatching, la réécoute est ton meilleur professeur — un scratch qui « sonnait bien » en le faisant révèle ses imprécisions à l'écoute.
À l'époque, tout ça s'apprenait sur des cassettes VHS — la plus célèbre étant celle de DJ Qbert, « le Michael Jordan du scratch ». Aujourd'hui tu as la vidéo, le ralenti, la répétition à l'infini. L'outil a changé ; la seule chose qui n'a pas changé, c'est le nombre d'heures à y passer.
Avant le scratch, assure les bases : le beatmatching et le vocabulaire complet du DJing.